Blog Uncategorized

Respect et plaisir, ou pourquoi un enfant devrait avoir envie de revenir à l’académie mercredi prochain

Respect et plaisir, ou pourquoi un enfant devrait avoir envie de revenir à l’académie mercredi prochain

Un enfant de huit ans ne décide pas de devenir musicien. Il décide, chaque semaine, s’il a envie de retourner à l’académie mercredi prochain. Cette décision hebdomadaire se prend sur des éléments très concrets : est-ce qu’on m’a dit bonjour, est-ce que quelqu’un attend que j’arrive, est-ce que ma dernière erreur m’a valu une correction ou une humiliation. Personne n’a besoin de tenir dix ans. Il suffit de revenir mercredi, et de recommencer le mercredi suivant.

Récemment, le débat public de cette rentrée a porté sur un autre sujet. Depuis septembre 2026, inscrire un enfant dans une académie de musique, de danse, de théâtre ou d’arts plastiques en Fédération Wallonie-Bruxelles coûte 95 euros, alors que c’était gratuit avant douze ans l’année dernière1, et des directions rapportent déjà des familles qui renoncent2. Si la question du prix est légitime, elle en cache pourtant une autre, plus dérangeante pour les académies elles-mêmes : quand une famille paie, ce qu’elle achète devient visible, et ce qu’elle achète dépend d’abord de l’accueil que reçoit son enfant.

Ce que l’attitude d’une direction produit en une phrase

Des élèves racontent la même scène, chacun à leur manière : un accueil sec à l’arrivée, une remarque sur leur niveau, prononcée devant les autres, un bureau de direction dont il vaut mieux ne pas passer la porte une deuxième fois. Dans ces situations, ni la musique, ni les professeurs, ni le tarif ne sont en cause. L’adulte qui dirige le lieu a créé un climat, et c’est ce climat qui prévaut.

Notons directement une objection : une académie délivre des certificats, prépare des élèves à l’enseignement supérieur artistique, et cette mission demande de la fermeté. Personne ne gagnerait à transformer ces écoles en garderies musicales. La fermeté sur le travail et le rejet dans l’accueil restent pourtant deux choses distinctes. Un directeur qui apprend les prénoms, qui se montre positif dans les couloirs et qui traite une erreur comme une information ne cède rien sur le niveau. Il construit simplement une école où les enfants reviennent.

Le mécanisme est connu de quiconque encadre des enfants ailleurs. Dans un club de sport, l’adulte présent au bord du terrain fixe le ton de tout le reste : il montre par son comportement ce qu’il attend, et les enfants ajustent le leur. Cela fonctionne dans les deux sens, et c’est ce qui rend la fonction de direction déterminante bien au-delà de l’administratif.

L’appartenance se construit avant la compétence

Un atelier consacré à la mesure de l’appartenance dans le sport pour enfants, tenu au Sport x Impact Forum de Hambourg en juin 2026 et publié sur ce blog, a produit trois observations directement utilisables par une académie.

Souvent, l’appartenance devient visible quand elle est déjà perdue. Au moment où une absence apparaît dans les registres, la décision de partir date souvent de plusieurs semaines. Une académie qui se borne à surveiller les présences regarde donc systématiquement trop tard.

Le signal le plus lisible vient des parents. Leur présence dans le bâtiment et leurs échanges avec les autres parents indiquent qu’une famille s’est intégrée, et leur retrait précède souvent celui de l’enfant. Le hall où les parents attendent la fin du cours devrait être un instrument d’observation, au lieu d’un lieu de morosité, et personne ne l’utilise ainsi.

D’où vient le fait qu’un enfant s’attache à un enseignement ? D’une personne. Coach, enseignant ou enseignante. Du lien avec cette personne, plus que de l’institution. Un enfant s’attache à un professeur particulier, et le départ de ce professeur entraîne parfois le sien. Souvent, malheureusement, la continuité des équipes se traite comme une contrainte d’horaire. Elle mériterait d’être traitée comme une condition du retour des élèves.

Le même atelier à Hambourg a fourni une illustration qui vaudrait aussi pour les académies. Un club de foot perdait ses filles vers douze ans, et les chiffres agrégés désignaient l’adolescence. La cause réelle était la couleur des shorts, blancs, et l’inquiétude liée aux règles des jeunes filles. Les shorts sont passés au bleu, les départs ont cessé. Les chiffres n’avaient pas été interprétés, et il n’y avait pas eu, jusqu’alors, de conversation entre enfants, parents et direction.

La recherche va dans le même sens, avec la réserve qu’elle a été menée ailleurs, en Australie. Evans, McPherson et Davidson montrent que l’arrêt de la pratique musicale accompagne la baisse simultanée de trois sentiments : compétence, autonomie, appartenance au groupe3. Le modèle habituel de l’académie travaille sérieusement le premier. Les deux autres arrivent plus tard, quand l’enfant joue enfin avec d’autres et choisit enfin ce qu’il joue.

Les enfants pour qui la forme scolaire ne fonctionne pas

Certains enfants supportent mal le cadre scolaire classique. Ceux dont la sensibilité est forte trouveraient peut-être dans une pratique artistique une respiration, à condition que cette pratique ne reproduise pas exactement ce qui leur pose problème : l’évaluation chiffrée, la comparaison publique, la sanction de l’erreur, le rythme imposé. Une académie organisée comme une réplique de l’école perd les enfants qui auraient le plus à y gagner.

Sur ce point, la Belgique dispose d’un document officiel, du côté néerlandophone. La Cour des comptes demandait dès 2021 au gouvernement d’examiner comment une politique d’accompagnement des élèves à besoins spécifiques pouvait prendre forme dans les académies, et comment celles-ci pouvaient y être soutenues ; le Conseil flamand de l’enseignement a relayé cette demande en insistant sur son urgence4. L’évaluation du décret flamand de 2018 constate par ailleurs que la composition du public des académies ne reflète pas la diversité de la population, et l’explique par les écarts de capital culturel, économique et social5. Côté francophone, la Fédération Wallonie-Bruxelles a reconnu les académies comme acteurs du parcours d’éducation culturelle et artistique par un décret de 20226, sans dispositif comparable pour ces élèves.

Ce qui peut être fait, et par qui

Une direction d’académie n’a pas besoin d’attendre un décret pour agir sur trois choses.

Faire jouer les enfants ensemble dès les premières semaines, avant la maîtrise technique. L’ensemble n’est pas une récompense réservée à ceux qui ont le niveau, c’est le moyen le plus rapide de créer l’appartenance que la recherche identifie comme condition du maintien.

Regarder le hall de manière bienveillante. Les parents qui restent, ceux qui parlent entre eux, ceux qui ont cessé de venir : cette information circule gratuitement dans le bâtiment et n’est consignée nulle part. Un professeur qui remarque un enfant devenu silencieux vaut plus que des chiffres dans des fichiers Excel. Sommes-nous encore à l’heure où les élèves et les parents se font crier dessus, chaque semaine, par la direction dans les couloirs ?

Séparer le retour d’erreur du verdict. L’examen annuel devant un jury inconnu reste pertinent pour les élèves qui visent l’enseignement supérieur artistique et le demandent. Pour les autres, un retour fréquent, précis et non public conserve l’exigence sans la charge qui décourage.

Les communes, qui organisent la plupart de ces établissements, décident du recrutement et de l’évaluation des directions. Quelle place le climat d’accueil occupe-t-il dans ces décisions, à côté des chiffres d’inscription ?

La Fédération Wallonie-Bruxelles a confié aux académies une mission d’accès généralisé à la pratique artistique, puis a supprimé la gratuité pour les plus jeunes. Compte-t-elle assortir cette mission de moyens, en particulier pour les enfants dont les besoins ne rentrent pas dans le format actuel ?

Les parents, enfin, paient désormais. Cela leur donne le droit de demander ce que leur enfant y trouve, et de demander le respect. Et le plaisir. Un certain club de rugby à Auderghem s’en est d’ailleurs fait sa devise ! 🙂

Les académies détiennent en 2026 quelque chose d’assez important : un lieu, des enseignant.e.s engagés, un instrument physique, et l’apprentissage lent d’un geste qu’aucun raccourci génératif ne remplace. Ce capital ne dépend pas de la capacité des enfants à tenir dix ans. Il dépend de ce qui se passe entre le moment où un enfant franchit la porte et celui où il décide de revenir mercredi prochain.


Notes

  1. Montants 2026-2027 fixés par la Fédération Wallonie-Bruxelles : 95 € pour les élèves nés à partir du 01/01/2009, 237 € au-delà. Académie de Jumet-Lodelinsart, page « Inscriptions », juin 2026 : academiejumetlodelinsart.be. Pour 2025-2026 : 94 € pour les élèves nés entre 2008 et 2013, gratuité en dessous, enseignement.be, « De l’inscription au diplôme » : enseignement.be.
  2. « Académies : la fin de la gratuité pèse déjà sur les inscriptions », RTBF, septembre 2026 : rtbf.be.
  3. Evans, P., McPherson, G. E. & Davidson, J. W., « The role of psychological needs in ceasing music and music learning activities », Psychology of Music, 2013, étude menée en Australie : texte intégral.
  4. Rekenhof, « Deeltijds kunstonderwijs. Afstemming en toegankelijkheid van het aanbod », 2021, et avis du Vlaamse Onderwijsraad sur l’accompagnement des élèves à besoins spécifiques : publicaties.vlaanderen.be.
  5. « De spreiding, organisatie, structuur, toegankelijkheid en participatie in het deeltijds kunstonderwijs », évaluation du décret flamand de 2018, KU Leuven : lirias.kuleuven.be.
  6. Décret du 13 octobre 2022 relatif au parcours d’éducation culturelle et artistique : enseignement.be.

Bernard Lecuivre dirige Coeos Transformation à Bruxelles, publie des ressources pédagogiques fondées sur les sciences cognitives chez Coeos Editions, et dirige l’école de rugby des Citizens de Bruxelles. Il coanime le podcast Almendra, consacré à la transformation des organisations et à la mesure d’impact.

Bernard Lecuivre
Digital Transformation & Change Management Consultant · Brussels

15+ years running large-scale digital and organisational programmes across healthcare, tech, humanitarian and public institutions. Founder of Coeos Transformation. Co-host of the Almendra podcast.